Larmoiement chronique : causes, diagnostic et traitements
Le larmoiement chronique (épiphora) est un motif fréquent de consultation, particulièrement inconfortable au quotidien : larmes qui débordent, mouchoir constamment à la main, gêne en lecture, conduite ou au vent. Contre-intuitivement, le larmoiement n’est pas toujours dû à un excès de production de larmes — il est très souvent dû à une évacuation insuffisante (obstruction des voies lacrymales) ou à un défaut paradoxal du film lacrymal qui déclenche un larmoiement réflexe. Les causes principales sont la sécheresse oculaire (paradoxalement), la sténose des voies lacrymales, les malpositions palpébrales (ectropion, entropion) et les irritations (allergie, conjonctivite, corps étranger). Le diagnostic précis repose sur l’examen ophtalmologique et le test de perméabilité des voies lacrymales. Les traitements vont des collyres aux interventions chirurgicales (dacryocystorhinostomie, DCR).

Le larmoiement chronique en bref
- Définition : écoulement permanent ou intermittent des larmes sur la joue
- Cause paradoxale n°1 : sécheresse oculaire (larmoiement réflexe pour compenser)
- Cause n°2 : obstruction des voies lacrymales (sténose du canal lacrymo-nasal)
- Cause n°3 : malposition palpébrale (ectropion, entropion, laxité chez le sujet âgé)
- Autres causes : allergie, conjonctivite, blépharite, corps étranger, irritation chronique
- Diagnostic : examen ophtalmologique + test à la fluorescéine + lavage des voies lacrymales
- Traitement : selon cause — larmes artificielles, antibiotiques, chirurgie palpébrale, dacryocystorhinostomie (DCR)
- DCR : chirurgie de référence en cas de sténose du sac lacrymal — succès > 90 %
- Consulter en urgence si : dacryocystite aiguë (rougeur, douleur, gonflement au coin interne)
Le mot de l’expert
Le larmoiement est l’un des symptômes les plus contre-intuitifs en ophtalmologie. La grande majorité des patients qui se plaignent de larmoyer en permanence ont en réalité… les yeux secs. Les larmes basales manquent, la surface oculaire s’irrite, et un système réflexe puissant déclenche une production massive et désordonnée de larmes — qui débordent par les paupières au lieu de s’évacuer correctement. Le traitement n’est donc pas d’« assécher » mais au contraire de bien hydrater avec des larmes artificielles, ce qui paraît absurde au patient mais marche dans 70 % des cas. Pour les vraies sténoses des voies lacrymales, la dacryocystorhinostomie reste une intervention élégante avec d’excellents résultats.
Comment fonctionne le système lacrymal ?
Le système lacrymal comprend deux compartiments :
- Production : glande lacrymale principale (sous la paupière supérieure) et glandes accessoires conjonctivales. Sécrétion continue (larmes basales) + sécrétion réflexe (émotion, irritation)
- Évacuation : points lacrymaux (supérieur et inférieur, au coin interne) → canalicules → sac lacrymal → canal lacrymo-nasal → fosses nasales
Tout déséquilibre entre production et évacuation entraîne soit une sécheresse (production insuffisante ou évaporation excessive) soit un larmoiement (production excessive ou évacuation obstruée).
Les causes du larmoiement chronique
1. Sécheresse oculaire paradoxale
Cause la plus fréquente chez l’adulte de plus de 40 ans. Le manque de larmes basales irrite la surface oculaire, ce qui déclenche un larmoiement réflexe excessif et désordonné qui déborde des paupières. Signes associés : sensation de sable, picotements, fluctuations visuelles, aggravation sur écran et en climatisation. Le traitement repose sur les larmes artificielles sans conservateur (voir Hydrater les yeux secs).
2. Sténose des voies lacrymales
Obstruction acquise du canal lacrymo-nasal, fréquente après 60 ans (surtout chez la femme), parfois après une infection chronique du sac lacrymal, un traumatisme, une chimiothérapie ou une radiothérapie. Signes : larmoiement permanent unilatéral ou bilatéral, parfois sécrétions purulentes ou « peau d’orange » au coin interne (mucocèle). Diagnostic par lavage des voies lacrymales en consultation : sérum physiologique injecté par le point lacrymal — s’il reflue par l’autre point ou par le nez, on précise le niveau de la sténose.
3. Malposition palpébrale
- Ectropion : bord palpébral retourné vers l’extérieur — le point lacrymal n’est plus en contact avec la surface oculaire et ne draine plus les larmes. Fréquent chez le sujet âgé par laxité tissulaire
- Entropion : bord palpébral retourné vers l’intérieur — les cils frottent sur la cornée et provoquent un larmoiement irritatif
- Ptosis ou laxité palpébrale : modifient le mécanisme de pompage des larmes lors du clignement
Le traitement de ces malpositions est chirurgical (correction palpébrale par voie cutanée ou conjonctivale, intervention de quelques minutes sous anesthésie locale).
4. Causes irritatives
- Allergie oculaire (saisonnière ou perannuelle) — larmoiement clair, prurit associé
- Conjonctivite virale ou bactérienne — larmoiement avec rougeur et sécrétions
- Blépharite chronique ou rosacée oculaire — larmoiement avec inflammation des paupières
- Corps étranger (poussière, cil) ou kératite — larmoiement aigu unilatéral avec photophobie
- Irritation environnementale chronique (climatisation, vent, fumée, produits chimiques)
5. Causes plus rares
- Tumeur des voies lacrymales (rare, à évoquer en cas de sténose unilatérale avec saignement)
- Paralysie faciale (mauvaise occlusion palpébrale, sécheresse réflexe)
- Effets secondaires médicamenteux (chimiothérapies : 5-FU, docetaxel ; collyres au long cours)
Le diagnostic en consultation
- Interrogatoire : ancienneté, uni- ou bilatéral, permanent ou intermittent, déclencheurs (vent, écran, lecture), signes associés (sécheresse, prurit, douleur)
- Examen à la lampe à fente : évalue la surface oculaire, le film lacrymal, les paupières, la position des points lacrymaux
- Test à la fluorescéine : recherche d’une kératite, mesure du temps de rupture du film lacrymal (BUT)
- Test de Schirmer : mesure de la production lacrymale basale
- Lavage des voies lacrymales : sérum physiologique injecté au point lacrymal, on évalue la perméabilité jusqu’au nez
- Dacryocystographie ou TDM des voies lacrymales : explorations radiologiques en cas de doute ou avant chirurgie
Les traitements selon la cause
| Cause | Traitement |
|---|---|
| Sécheresse oculaire paradoxale | Larmes artificielles sans conservateur, oméga-3, ciclosporine (Ikervis), hygiène palpébrale |
| Sténose des points lacrymaux | Dilatation au stylet en consultation, parfois mise en place de mini-bouchons |
| Sténose canaliculaire | Intubation bicanaliculaire au silicone |
| Sténose du canal lacrymo-nasal | Dacryocystorhinostomie (DCR) — chirurgie de référence, succès > 90 % |
| Ectropion / entropion | Chirurgie palpébrale (anesthésie locale, ambulatoire) |
| Allergie | Collyres antihistaminiques + traitement de fond |
| Blépharite / rosacée oculaire | Compresses chaudes, hygiène, doxycycline 1-3 mois |
| Conjonctivite infectieuse | Lavages oculaires, antibiotiques ou antiviraux selon cas |
La dacryocystorhinostomie (DCR) : la chirurgie des voies lacrymales
Indiquée en cas de sténose du canal lacrymo-nasal ou de dacryocystite chronique, la DCR consiste à créer une nouvelle voie d’évacuation entre le sac lacrymal et la fosse nasale, en court-circuitant la zone obstruée.
- Deux voies d’abord possibles : externe (petite incision au coin interne) ou endonasale (par les fosses nasales, sans cicatrice externe — voie de plus en plus utilisée)
- Durée : 30 à 60 minutes sous anesthésie locale ou générale
- Hospitalisation : ambulatoire ou 1 nuit selon technique
- Mise en place d’un fil de silicone dans la nouvelle voie pendant 3 à 6 mois (sonde bicanaliculo-nasale) puis retiré en consultation
- Succès : 90 à 95 % de disparition complète du larmoiement
- Complications rares : saignement nasal modéré, cicatrice peu visible (voie externe), récidive de sténose (5-10 %)
Quand consulter en urgence ?
- Dacryocystite aiguë : rougeur, gonflement et douleur du coin interne de l’œil — risque d’extension infectieuse, antibiothérapie urgente, parfois drainage chirurgical
- Larmoiement avec baisse de vision, douleur intense, photophobie — évoque une kératite
- Larmoiement unilatéral persistant avec saignement — exclure une tumeur des voies lacrymales
- Larmoiement chez le nouveau-né > 6-12 mois — sondage des voies lacrymales
Questions fréquentes
Conclusion
Le larmoiement chronique a presque toujours une cause identifiable et traitable. Contre-intuitivement, la sécheresse oculaire en est la première cause chez l’adulte, par un mécanisme réflexe paradoxal. Les sténoses des voies lacrymales et les malpositions palpébrales (ectropion, entropion) sont les causes mécaniques principales. Le diagnostic repose sur l’examen ophtalmologique, le test à la fluorescéine et le lavage des voies lacrymales. Le traitement va des larmes artificielles (souvent efficaces seules) à la dacryocystorhinostomie en cas de sténose canal lacrymo-nasal (succès > 90 %). Au Centre Iris à Toulon, le Dr Hugo Bourdon explore et prend en charge l’ensemble des pathologies lacrymales et palpébrales chez l’adulte.
Sources
- American Academy of Ophthalmology — Epiphora (Watery Eyes)
- EyeWiki — Dacryocystorhinostomy
- NHS — Watering Eyes
- Société Française d’Ophtalmologie
Article rédigé et relu par le Dr Hugo Bourdon, chirurgien ophtalmologue à la Clinique Saint-Michel ELSAN et au Centre Iris – Institut Toulonnais d’Ophtalmologie (281 rue Jean Jaurès, Toulon).
