Bien mettre ses collyres : technique, erreurs à éviter, conseils pratiques

Mettre un collyre paraît simple, mais c’est en réalité un geste technique qui conditionne directement l’efficacité du traitement. Un collyre mal instillé est un collyre inefficace, voire un collyre dangereux par effet systémique non maîtrisé. Que ce soit pour un traitement aigu (conjonctivite, allergie, sécheresse) ou chronique (glaucome, postopératoire de cataracte ou de chirurgie réfractive), maîtriser l’instillation permet d’optimiser l’absorption oculaire, de limiter le passage nasolacrymal et de réduire les effets secondaires systémiques. Cet article détaille la technique correcte, les erreurs fréquentes et les conseils pratiques validés par les recommandations internationales.

Bien instiller ses collyres et gouttes ophtalmiques

Bien instiller ses collyres en bref

  • Une seule goutte par instillation — le sac conjonctival ne contient que 30 µL
  • Lavage des mains au savon avant toute manipulation
  • Position : tête en arrière (assis ou allongé), regard vers le haut
  • Tirer la paupière inférieure pour créer une poche conjonctivale
  • Instiller dans le cul-de-sac sans toucher l’œil ni les cils
  • Fermer les yeux 1 à 2 minutes sans cligner
  • Comprimer le canal lacrymal à l’angle interne pour limiter le passage systémique
  • Espacer de 5 minutes deux collyres différents
  • Pommade en dernier si elle est associée à un collyre
  • Stockage : flacon ouvert ≤ 1 mois, unidoses à jeter après usage

Pourquoi la technique d’instillation est cruciale

Le sac conjonctival a une capacité physiologique de seulement 7 à 10 µL. Une goutte de collyre standard contient 30 à 50 µL — soit trois à cinq fois plus que la capacité du sac. Le surplus s’évacue par le canal lacrymal vers les fosses nasales, où il est absorbé par la muqueuse et passe dans la circulation générale. C’est ce phénomène qui explique les effets systémiques de certains collyres (timolol et bradycardie, atropine et tachycardie, brimonidine et somnolence).

Un geste correct permet de :

  • Maximiser l’absorption oculaire — augmente l’efficacité thérapeutique
  • Limiter le passage systémique — réduit les effets secondaires généraux
  • Préserver le flacon de toute contamination — évite les infections
  • Garantir l’observance — un geste fait correctement est un geste maintenu dans la durée

Le mot de l’expert

Je consacre toujours quelques minutes de la consultation à observer mes patients qui débutent un traitement par collyres au long cours. Dans plus de la moitié des cas, le geste n’est pas optimal : la goutte tombe sur la joue, le patient appuie trop fort sur le flacon et en met cinq, il ne comprime pas le canal lacrymal. Et il s’étonne ensuite d’avoir des effets secondaires ou de voir sa pression intraoculaire mal contrôlée. Apprendre à bien instiller un collyre, c’est diviser par deux le risque d’échec thérapeutique. Pour les patients qui ont du mal (tremblement, arthrose, sécheresse des doigts), il existe des dispositifs d’aide à l’instillation très efficaces, prescrits sur ordonnance.

Dr Hugo Bourdon

La technique d’instillation étape par étape

Étape 1 — Préparation

  • Se laver les mains soigneusement au savon
  • Vérifier l’étiquette du flacon (bon collyre, bon œil, péremption)
  • Retirer les lentilles de contact avant instillation (sauf indication contraire)
  • Agiter le flacon si c’est précisé sur la notice (suspensions comme Azopt, Cosopt Unidose)
  • Ouvrir le flacon sans toucher l’embout

Étape 2 — Position

  • S’asseoir ou s’allonger, tête en arrière, regard vers le haut
  • Devant un miroir si nécessaire pour bien viser
  • Reposer la main qui tient le flacon sur la pommette ou sur le front avec le poignet — pour stabiliser le geste

Étape 3 — Le geste

  • Tirer la paupière inférieure vers le bas avec l’index de la main libre pour créer une poche conjonctivale visible
  • Approcher le flacon à 1 ou 2 cm de l’œil sans le toucher
  • Presser doucement pour faire tomber une seule goutte dans le cul-de-sac conjonctival inférieur
  • Ne pas toucher l’embout avec l’œil, les cils, les doigts ou la peau
  • Refermer le flacon immédiatement après usage

Étape 4 — Après l’instillation

  • Fermer doucement les yeux sans cligner (le clignement chasse le collyre par les voies lacrymales)
  • Comprimer le canal lacrymal à l’angle interne de l’œil avec l’index pendant 1 à 2 minutes — geste essentiel pour les bêta-bloquants et les anticholinergiques
  • Essuyer délicatement l’excédent sur la peau avec un mouchoir propre
  • Attendre 5 minutes avant le collyre suivant (si plusieurs collyres prescrits)

Les erreurs fréquentes à éviter

  • Mettre 2 ou 3 gouttes par instillation — inutile : le sac ne contient qu’une seule goutte, le reste se perd et augmente le passage systémique
  • Toucher l’embout avec l’œil, les cils ou les doigts — contamination du flacon
  • Instiller directement sur la cornée — réflexe de clignement, perte du collyre
  • Cligner immédiatement après instillation — chasse le collyre par le canal lacrymal
  • Ne pas comprimer le canal lacrymal — surtout pour les bêta-bloquants (timolol)
  • Ne pas espacer 2 collyres différents — le second rince le premier
  • Oublier d’agiter les suspensions (Azopt, Vexol, Mydrane)
  • Conserver le flacon trop longtemps après ouverture — risque d’infection
  • Réutiliser une unidose — toujours à jeter après usage
  • Confondre les flacons de deux yeux différents ou de deux patients différents

Cas particuliers

Plusieurs collyres prescrits

  • Espacer chaque collyre de 5 minutes minimum
  • Pommade en dernier car elle crée un film qui empêche l’absorption d’un collyre liquide instillé après
  • Suspension (Azopt) à secouer avant chaque utilisation
  • Envisager une association fixe en cas de bithérapie pour simplifier (Cosopt, Combigan, Ganfort, etc.)

Enfants

  • Allonger l’enfant sur le dos, lui demander de fermer les yeux
  • Déposer la goutte au coin interne de l’œil fermé, sur les cils
  • L’enfant ouvre les yeux — la goutte glisse naturellement dans l’œil
  • Récompenser le geste pour faciliter l’observance au long cours

Personnes âgées ou avec tremblement

  • S’allonger sur le dos, tête en arrière
  • Reposer la main sur le front pour stabiliser le geste
  • Demander de l’aide à un proche ou à un infirmier libéral (acte coté AMI 1,25)
  • Dispositifs d’aide à l’instillation sur ordonnance : guide-flacon, Easygrip, Opticare — prennent en main le flacon et facilitent la pression

Postopératoire de cataracte ou chirurgie réfractive

  • Respecter scrupuleusement les délais et la posologie (généralement 4 fois par jour pendant 2 à 4 semaines)
  • Ne pas appuyer sur le globe oculaire pendant les 2 premières semaines
  • Lavage des mains impératif avant chaque instillation
  • Ne pas se baigner ni se frotter les yeux les 2 premières semaines

Stockage et durée d’utilisation

TypeConservationStockage
Flacon multidose classique1 mois après ouvertureTempérature ambiante (sauf indication)
Flacon à valve antimicrobienne (Comod, ABAK, Aptar)3 à 6 mois après ouvertureTempérature ambiante
Unidoses (sans conservateur)À jeter immédiatement après usageConserver les unidoses non ouvertes à l’abri de la lumière
Suspensions (Azopt)4 semaines après ouvertureAgiter avant chaque usage
Collyres au réfrigérateur (Xalatan ouvert, certains corticoïdes)Selon notice2-8°C
Pommades1 mois après ouvertureTempérature ambiante
Durée de conservation et conditions de stockage des collyres

Quand consulter ?

  • Brûlure ou douleur après instillation, persistant plus de quelques minutes
  • Rougeur, démangeaisons évoquant une allergie au collyre ou au conservateur
  • Baisse de vision après instillation
  • Effets secondaires généraux (palpitations, fatigue, somnolence) — signaler à l’ophtalmologiste
  • Difficulté persistante à instiller correctement malgré les conseils — demander un guide d’instillation

Questions fréquentes

Conclusion

Bien mettre ses collyres, c’est doubler l’efficacité du traitement et réduire de moitié les effets secondaires systémiques. Les étapes clés : lavage des mains, position tête en arrière, une seule goutte dans le cul-de-sac conjonctival, fermeture des yeux 1 à 2 minutes, compression du canal lacrymal, espacement de 5 minutes entre deux collyres différents. En cas de tremblement ou de difficulté manuelle, des dispositifs d’aide existent. Au Centre Iris à Toulon, le Dr Hugo Bourdon prend toujours le temps d’expliquer et de vérifier la technique d’instillation lors de la première prescription d’un traitement par collyre.

Sources

Article rédigé et relu par le Dr Hugo Bourdon, chirurgien ophtalmologue à la Clinique Saint-Michel ELSAN et au Centre Iris – Institut Toulonnais d’Ophtalmologie (281 rue Jean Jaurès, Toulon).