Kératocône : symptômes, diagnostic et traitements
Le kératocône est une maladie dégénérative de la cornée, bilatérale mais souvent asymétrique. La cornée — normalement sphérique — s’amincit progressivement et se déforme en cône au niveau de sa partie centrale ou paracentrale. Cette déformation entraîne un astigmatisme irrégulier croissant, une myopie évolutive, et une vision qui devient difficilement corrigible par de simples lunettes. La maladie débute typiquement à l’adolescence ou chez l’adulte jeune (10-25 ans), évolue progressivement jusqu’à 35-40 ans, puis se stabilise. Prévalence en France : environ 1 cas pour 2 000 habitants, soit ~30 000 personnes (SFO). Le frottement oculaire chronique est le principal facteur de risque modifiable identifié — c’est le message thérapeutique numéro 1. Le diagnostic repose sur la topographie cornéenne (Pentacam, Galilei). Le traitement se fait par paliers selon le stade : lunettes au stade débutant, lentilles rigides ou sclérales, cross-linking cornéen (CXL) pour arrêter l’évolution, anneaux intracornéens pour régulariser la cornée, et en dernier recours greffe de cornée (lamellaire DALK ou transfixiante) dans les formes évoluées. Bien pris en charge, plus de 90 % des kératocônes peuvent être stabilisés sans recours à la greffe.

Le kératocône en bref
- Définition : déformation conique progressive de la cornée par amincissement stromal
- Prévalence en France : ~1/2000, soit ~30 000 personnes
- Âge de début : 10-25 ans typiquement. Évolution jusqu’à 35-40 ans puis stabilisation
- Bilatéral mais asymétrique dans plus de 95 % des cas
- Facteur de risque n°1 : frottement oculaire chronique — facteur modifiable et essentiel à corriger
- Facteurs associés : antécédents familiaux, atopie (asthme, eczéma, allergies), trisomie 21, syndrome de Marfan ou d’Ehlers-Danlos
- Symptômes : baisse de vision non totalement corrigible par lunettes, myopie évolutive, astigmatisme irrégulier croissant, halos, éblouissement, dédoublement d’images
- Diagnostic : topographie cornéenne (Pentacam, Galilei) — examen incontournable
- 4 stades évolutifs (classification d’Amsler-Krumeich) selon kératométrie, épaisseur cornéenne, transparence
- Traitement : par paliers — lunettes → lentilles rigides ou sclérales → cross-linking cornéen (CXL) pour stabiliser → anneaux intracornéens → greffe (DALK ou transfixiante) dans les formes évoluées
- Pronostic : > 90 % des kératocônes stabilisés sans greffe avec une prise en charge moderne précoce
- Le kératocône en bref
- Comprendre le kératocône
- Le frottement oculaire : le facteur de risque clé
- Autres facteurs de risque et terrains
- Symptômes : quand suspecter un kératocône ?
- Diagnostic
- Traitement : une prise en charge par paliers
- Tableau récapitulatif : prise en charge par stade
- Évolution, pronostic et dépistage
- Foire aux questions sur le kératocône
- Sources et références
Comprendre le kératocône
La cornée est la « lentille » naturelle transparente qui forme la partie antérieure de l’œil. Elle fournit les deux tiers du pouvoir réfractif de l’œil (~43 dioptries sur 60). Sa structure normale comporte cinq couches, dont le stroma central — couche la plus épaisse, faite de fibres de collagène organisées en lamelles régulières, qui garantit à la fois la transparence et la solidité.
Dans le kératocône, ces fibres de collagène présentent une fragilité structurelle : elles se dissocient, glissent les unes par rapport aux autres, et le stroma s’amincit progressivement au niveau central ou paracentral. La pression intraoculaire normale fait alors bomber la cornée vers l’avant en forme de cône. Cette déformation entraîne :
- Une myopie qui augmente progressivement (œil plus puissant)
- Un astigmatisme irrégulier croissant, non corrigible totalement par des lunettes
- Une qualité de vision dégradée : halos, dédoublement d’images, éblouissement, perte de contraste
La maladie est bilatérale dans plus de 95 % des cas, mais avec une asymétrie souvent marquée : un œil est généralement plus atteint que l’autre. Sur le plan évolutif, le kératocône débute typiquement entre 10 et 25 ans, évolue progressivement pendant 10 à 20 ans, puis se stabilise généralement après 35-40 ans. L’évolution peut être lente et insidieuse ou, au contraire, très rapide chez certains patients (notamment en cas de frottement oculaire chronique non corrigé).
Le frottement oculaire : le facteur de risque clé
Le frottement oculaire chronique est aujourd’hui reconnu comme le principal facteur de risque modifiable du kératocône. Les études (notamment celles du Dr Damien Gatinel et de son équipe) ont montré que les patients kératocônes se frottent les yeux beaucoup plus que la population générale, et que le côté le plus atteint correspond souvent à celui qui se frotte le plus.
Mécanisme : la pression mécanique répétée du poing ou du doigt sur l’œil — souvent plusieurs dizaines de fois par jour chez certains patients — exerce une force déformante sur une cornée par ailleurs prédisposée génétiquement. Cette pression contribue à la déstabilisation des fibres de collagène et à l’amincissement progressif.
Les causes du frottement oculaire chronique sont à rechercher et traiter systématiquement :
- Allergies oculaires (conjonctivite allergique saisonnière ou perannuelle, kératoconjonctivite vernale) — traitement antihistaminique et stabilisateur de mastocytes
- Sécheresse oculaire — substituts lacrymaux, traitement de la cause (blépharite, dysfonction des glandes de Meibomius)
- Habitude comportementale simple, parfois inconsciente et nocturne — prise de conscience, port de coques nocturnes de protection
- Atopie générale (asthme, eczéma, rhinite allergique) — terrain associé fréquent
Message à retenir : tout patient kératocône doit recevoir et intégrer ce message essentiel — ne plus se frotter les yeux, quoi qu’il arrive. C’est aussi important que le port des lentilles ou le cross-linking. Cette mesure simple peut à elle seule ralentir l’évolution de manière spectaculaire.
Autres facteurs de risque et terrains
- Antécédents familiaux — composante génétique avérée. Risque multiplié par 15-67 chez les apparentés au premier degré. Plusieurs gènes identifiés (VSX1, SOD1, MIR184, ZNF469). Dépistage familial recommandé
- Atopie — asthme, eczéma atopique, rhinite allergique, allergies oculaires. Très souvent associés au kératocône, notamment chez l’enfant et l’adolescent
- Trisomie 21 — prévalence du kératocône jusqu’à 5-15 % chez les patients trisomiques (vs 0,05 % en population générale)
- Maladies du tissu conjonctif — syndrome de Marfan, syndrome d’Ehlers-Danlos, ostéogenèse imparfaite
- Origine ethnique — plus fréquent dans les populations méditerranéennes, moyen-orientales, asiatiques
- Maladies oculaires associées — amaurose congénitale de Leber, rétinopathie pigmentaire (associations rares)
Symptômes : quand suspecter un kératocône ?
Les symptômes sont progressifs et souvent insidieux au début. Plusieurs signes doivent faire évoquer un kératocône :
- Baisse de vision progressive, non corrigible totalement par des lunettes — l’acuité visuelle plafonne malgré une correction adaptée
- Myopie évolutive chez l’adolescent ou l’adulte jeune, avec une progression plus rapide que prévue
- Astigmatisme irrégulier et croissant — l’axe de l’astigmatisme change fréquemment, la valeur du cylindre augmente
- Modifications fréquentes de la correction des lunettes — tous les 6 mois à 1 an, sans stabilisation
- Halos colorés autour des sources lumineuses, particulièrement la nuit (phares de voitures)
- Dédoublement d’images monoculaire (diplopie monoculaire) — vision dédoublée à un œil même en fermant l’autre
- Éblouissement et photophobie
- Perte de la sensibilité au contraste — difficultés dans les environnements peu lumineux
- Fatigue visuelle en fin de journée
- Frottements oculaires fréquents — à la fois facteur de risque et signe associé
Forme aiguë redoutée : l’hydrops cornéen. Dans les kératocônes évolués, une rupture brutale de la membrane de Descemet (couche profonde de la cornée) peut survenir, entraînant un afflux brutal d’humeur aqueuse dans le stroma. Tableau clinique : baisse brutale de la vision, œdème cornéen, œil rouge et larmoyant, photophobie intense. L’hydrops cicatrise spontanément en 6-12 semaines mais laisse souvent une cicatrice cornéenne. Plus fréquent chez les patients trisomiques et chez les jeunes adultes avec frottements importants.
Diagnostic
Le diagnostic repose sur un faisceau d’examens cliniques et paracliniques, dont l’élément central est la topographie cornéenne :
- Examen à la lampe à fente — recherche des signes cliniques caractéristiques : amincissement cornéen apical, stries de Vogt (stries cornéennes profondes), anneau de Fleischer (dépôt de fer péri-conique), signe de Munson (bombement de la paupière inférieure en regard inférieur dans les formes évoluées), parfois cicatrice cornéenne apicale
- Topographie cornéenne (Pentacam, Galilei, Orbscan) — examen incontournable et de référence. Cartographie tridimensionnelle de la cornée antérieure et postérieure, mesure de la pachymétrie point par point, analyse des indices d’asymétrie. Permet de poser le diagnostic à un stade très précoce (kératocône infraclinique ou suspect)
- Réfraction — myopie progressive, astigmatisme irrégulier non totalement corrigible
- Pachymétrie ultrasonique ou par OCT du segment antérieur — mesure de l’épaisseur cornéenne au point le plus fin (< 500 µm évocateur)
- Aberrométrie cornéenne — quantifie les aberrations de haut degré (coma vertical caractéristique)
- OCT cornéen — coupes haute résolution de la cornée, mesure des épaisseurs des différentes couches
- Examen du second œil systématique — kératocône bilatéral asymétrique dans > 95 % des cas. Recherche d’une forme fruste sur le second œil
Classification d’Amsler-Krumeich (4 stades)
- Stade 1 : myopie/astigmatisme < 5 D, kératométrie centrale < 48 D, pas de cicatrice. Lunettes ou lentilles souples
- Stade 2 : myopie/astigmatisme 5-8 D, kératométrie 48-53 D, pachymétrie > 400 µm, pas de cicatrice. Lentilles rigides généralement nécessaires
- Stade 3 : myopie/astigmatisme 8-10 D, kératométrie > 53 D, pachymétrie 200-400 µm, pas de cicatrice. Lentilles rigides ou sclérales, discussion d’anneaux
- Stade 4 : réfraction non mesurable, kératométrie > 55 D, cicatrice cornéenne centrale, pachymétrie < 200 µm. Indication de greffe lamellaire ou transfixiante
Le mot de l’ophtalmologue sur le kératocône
« Le kératocône a complètement changé de pronostic ces 15 dernières années grâce à deux avancées majeures : la topographie cornéenne, qui permet un diagnostic à un stade infraclinique chez l’adolescent — bien avant l’apparition des symptômes — et le cross-linking cornéen (CXL), qui permet de stabiliser durablement la maladie chez plus de 90 % des patients. Aujourd’hui, un kératocône dépisté précocement et stabilisé par CXL ne mène quasiment plus jamais à la greffe. Mais cela suppose deux conditions essentielles. Premièrement, le dépistage : tout adolescent ou jeune adulte qui présente une myopie évolutive ou un astigmatisme irrégulier doit bénéficier d’une topographie cornéenne avant toute chirurgie réfractive — c’est obligatoire — et idéalement aussi dès que le doute existe à la réfraction. Deuxièmement, le message anti-frottement : je le répète à chaque consultation. Ne plus se frotter les yeux est aussi important que le cross-linking. C’est une mesure gratuite, simple, qui peut à elle seule ralentir spectaculairement l’évolution. Et chez l’enfant trisomique ou atopique, c’est encore plus crucial. »
Dr Hugo Bourdon — Ophtalmologue, chirurgien réfractif
Traitement : une prise en charge par paliers
Mesure fondamentale : arrêter tout frottement oculaire
Première et plus importante mesure thérapeutique, à instaurer dès le diagnostic chez tous les patients. Stratégie : identifier et traiter la cause du frottement (allergies oculaires, sécheresse, atopie), prise de conscience comportementale du patient et de l’entourage, coques nocturnes de protection chez les patients qui se frottent inconsciemment la nuit, suivi régulier.
Correction optique : lunettes et lentilles
- Lunettes — adaptées dans les formes débutantes (stade 1)
- Lentilles rigides perméables au gaz (LRPG) — pierre angulaire du traitement des stades modérés. Créent un nouveau dioptre antérieur régulier, neutralisent l’astigmatisme irrégulier, restaurent une excellente acuité visuelle
- Lentilles sclérales — grandes lentilles rigides reposant sur la sclère, sans contact cornéen. Indiquées dans les stades évolués ou en cas d’intolérance aux LRPG. Confort et vision excellents
- Lentilles hybrides (rigide au centre, souple en périphérie) — alternative possible
Cross-linking cornéen (CXL) : stabiliser l’évolution
Le cross-linking cornéen est une innovation majeure (technique de Dresde, 2003). Principe : application de riboflavine (vitamine B2) sur la cornée, puis exposition aux rayons UV-A à 365 nm pendant 30 minutes (technique classique) ou 10 minutes (technique accélérée). Cette photoactivation crée des liaisons covalentes supplémentaires entre les fibres de collagène, ce qui rigidifie la cornée et arrête sa déformation progressive.
Indication : kératocône évolutif documenté (progression d’au moins 1 dioptrie de kératométrie ou amincissement significatif en 1 an), pachymétrie suffisante. Résultats : stabilisation chez plus de 90 % des patients. Ne corrige pas la déformation déjà installée — d’où l’importance de traiter tôt. Procédure ambulatoire sous anesthésie topique, port de lentille pansement 3-5 jours, récupération en 1-2 mois.
Anneaux intracornéens
Les anneaux intracornéens (INTACS, Ferrara, Keraring, MyoRing) sont des implants en PMMA insérés dans l’épaisseur du stroma via un canal créé au laser femtoseconde. Leur principe : aplatir la cornée centralement et régulariser l’astigmatisme irrégulier. Indications : kératocônes modérés à évolués, intolérance aux lentilles rigides, ou pour différer une greffe. Souvent combinés au cross-linking. Procédure ambulatoire, réversible.
Greffe de cornée : ultime recours
Indiquée dans les formes les plus évoluées (stade 4) avec cicatrice cornéenne centrale et intolérance aux lentilles. Deux techniques : la greffe lamellaire antérieure profonde (DALK) — technique de référence aujourd’hui, préserve l’endothélium du receveur, moindre risque de rejet — et la greffe transfixiante (kératoplastie) si l’endothélium est atteint. Avec une prise en charge moderne (dépistage précoce + CXL), moins de 10 % des patients kératocônes nécessitent aujourd’hui une greffe.
Tableau récapitulatif : prise en charge par stade
| Stade | Caractéristiques | Prise en charge |
|---|---|---|
| Infraclinique / Suspect | Topographie anormale, pas de symptômes | Surveillance, arrêt du frottement, contre-indication à toute chirurgie réfractive cornéenne |
| Stade 1 | Myopie/astigmatisme < 5 D, kératométrie < 48 D | Lunettes ou lentilles souples, arrêt frottement, CXL si évolutif |
| Stade 2 | Myopie/astigmatisme 5-8 D, kératométrie 48-53 D | Lentilles rigides perméables au gaz (LRPG), CXL si évolutif |
| Stade 3 | Myopie/astigmatisme 8-10 D, kératométrie > 53 D, pachymétrie 200-400 µm | LRPG ou sclérales, anneaux intracornéens, CXL ± anneaux |
| Stade 4 | Cicatrice centrale, kératométrie > 55 D, pachymétrie < 200 µm | Greffe lamellaire antérieure profonde (DALK) ou transfixiante |
| Hydrops aigu | Rupture de Descemet, œdème massif, vision effondrée brutalement | Traitement médical 6-12 semaines puis greffe différée si cicatrice gênante |
Évolution, pronostic et dépistage
Le pronostic du kératocône s’est considérablement amélioré ces 15 dernières années. Avec une prise en charge précoce : plus de 90 % des patients sont stabilisés sans greffe, l’acuité visuelle peut être restaurée à un excellent niveau par lentilles rigides ou sclérales, et l’évolution se stabilise généralement après 35-40 ans. Le pronostic est meilleur chez les patients qui arrêtent strictement le frottement oculaire et bénéficient d’un cross-linking précoce.
Dépistage à organiser : tout adolescent ou jeune adulte avec myopie ou astigmatisme évolutif (topographie cornéenne), frères et sœurs de patients kératocônes (12-25 ans), enfants trisomiques 21 (annuel à partir de 10 ans), et tout candidat à une chirurgie réfractive cornéenne (topographie obligatoire — contre-indication absolue en cas de kératocône).
Foire aux questions sur le kératocône
Le mot de l’expert sur le kératocône
Le kératocône est une maladie de l’adolescent et de l’adulte jeune, et le temps joue contre nous : dépisté tôt, un cross-linking permet de stabiliser la cornée et, bien souvent, d’éviter la greffe. C’est pourquoi je recommande une topographie cornéenne devant tout astigmatisme qui augmente vite. Frotter ses yeux est le principal facteur aggravant : arrêter ce geste fait pleinement partie du traitement.
Dr Hugo Bourdon
Sources et références
- Société Française d’Ophtalmologie (SFO)
- Cross-linking cornéen pour le traitement du kératocône — Haute Autorité de Santé (HAS)
- Œil et vision — Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM)
- Référence Dr Damien Gatinel — Travaux sur le kératocône et le frottement oculaire
- Keratoconus — American Academy of Ophthalmology (AAO)
- Keratoconus — National Health Service (NHS)
- L’ophtalmologie — Label QualiDoc
- Kératocône — Wikipédia
