Collyre pour la presbytie : la révolution Vuity® et au-delà

Depuis 2021 et l’autorisation par la Food and Drug Administration aux États-Unis du Vuity® (pilocarpine 1,25 %), une nouvelle classe thérapeutique a vu le jour : les collyres pour la presbytie. Ces gouttes promettent de réduire — temporairement — la dépendance aux lunettes de lecture chez les presbytes débutants à modérés, sans chirurgie. Le principe : créer un myosis pharmacologique (rétrécissement de la pupille) qui élargit la profondeur de champ par un effet « pinhole » optique. Plusieurs molécules sont disponibles ou en développement (pilocarpine, aceclidine, brimonidine + pilocarpine). Leur place dans la prise en charge de la presbytie reste à préciser : option ponctuelle intéressante pour certains profils, mais pas une solution définitive et avec des limites (effet temporaire, baisse de luminosité, maux de tête initiaux). Cet article fait le point sur ces nouveaux collyres.

Les collyres pour la presbytie en bref

  • Principe : myosis pharmacologique (rétrécissement pupillaire) créant un effet « pinhole » qui étend la profondeur de champ
  • Vuity® : pilocarpine 1,25 % — premier collyre approuvé (FDA 2021), pas encore disponible en France
  • Effet : gain de 2-3 lignes en vision de près, durée 6-10 heures
  • Indication : presbytes débutants à modérés (40-55 ans), addition ≤ +2,00 D
  • Posologie : 1 goutte le matin sur chaque œil, pour la journée
  • Effets secondaires : maux de tête initiaux (15-20 %), vision moins lumineuse, vision floue intermédiaire transitoire, larmoiement
  • Limites : effet temporaire (quotidien), efficacité variable, moins efficace après 55-60 ans
  • Autres molécules en développement : aceclidine (Brimochol PF), associations brimonidine + pilocarpine

Le mot de l’expert

Les collyres pour la presbytie ont fait beaucoup de bruit lors de leur autorisation aux États-Unis en 2021 — la promesse de retrouver la lecture sans lunettes, en quelques gouttes, c’est séduisant. Mais la réalité est plus nuancée. L’effet est réel mais limité : 2 à 3 lignes de gain en lecture, ce qui aide beaucoup de jeunes presbytes à se passer ponctuellement de lunettes, mais ne remplace pas un traitement définitif. L’effet dure 6 à 10 heures et il faut remettre une goutte chaque jour. Et puis, ce n’est pas pour tout le monde : les patients de plus de 55 ans en bénéficient moins, et les effets secondaires (maux de tête, vision plus sombre) ne sont pas anodins. En France, le Vuity n’est pas encore disponible, mais il faut surveiller cette classe — pour les jeunes presbytes qui veulent se passer ponctuellement de lunettes (rendez-vous, dîners, week-ends), c’est une option supplémentaire intéressante en complément des solutions plus définitives.

Dr Hugo Bourdon

Comment fonctionnent ces collyres ?

La presbytie est due à la perte progressive de l’accommodation (capacité du cristallin à modifier sa courbure pour faire la mise au point sur les objets proches). Les collyres pour la presbytie ne restaurent pas l’accommodation — ils utilisent un autre principe optique : l’effet sténopéique (« pinhole »).

  • Myosis pharmacologique : la pilocarpine (ou aceclidine) provoque une contraction du muscle sphincter de l’iris, rétrécissant la pupille à 1,5-2 mm de diamètre (vs 3-4 mm au repos)
  • Effet pinhole : avec une pupille plus petite, seuls les rayons lumineux centraux traversent l’œil — ce qui augmente mécaniquement la profondeur de champ, comme avec un objectif photo à petite ouverture
  • Résultat : vision plus nette à toutes distances, avec un gain particulièrement marqué en vision de près (gain de 2 à 3 lignes sur l’échelle de Jaeger ou Parinaud)
  • Vision de loin préservée, voire légèrement améliorée chez certains patients

C’est le même principe optique que l’implant sténopéique IC-8 — sauf qu’au lieu d’être un dispositif chirurgical implanté à vie, c’est un effet pharmacologique temporaire et réversible.

Le Vuity® (pilocarpine 1,25 %)

  • Premier collyre pour presbytie approuvé par la FDA aux États-Unis en octobre 2021 (laboratoire Allergan/AbbVie)
  • Pas encore disponible en France au printemps 2025
  • Posologie : 1 goutte dans chaque œil, le matin
  • Effet : début à 15-30 minutes, pic à 1 heure, durée 6-10 heures
  • Études cliniques (GEMINI 1 et 2) : 30 % des patients gagnent 3 lignes ou plus en vision de près à 3 heures, sans perte de vision de loin
  • Tolérance : bonne dans la majorité des cas, effets secondaires modérés

Effets secondaires et limites

Effets secondaires fréquents (transitoires)

  • Maux de tête : 15-20 % des patients les premières semaines (spasme accommodatif du muscle ciliaire)
  • Hyperhémie conjonctivale (rougeur oculaire) : 5-10 %
  • Vision floue intermédiaire transitoire
  • Larmoiement
  • Sensation de vision plus sombre (équivalent à des lunettes solaires légères)

Effets secondaires rares mais à connaître

  • Décollement de rétine chez des patients prédisposés (myopes forts, antécédents de déchirure rétinienne) — surveillance ophtalmologique recommandée
  • Crise de glaucome aigu chez des patients à angle iridocornéen étroit (très rare)
  • Dyspnée, sueurs, hypersalivation : effets systémiques exceptionnels en cas d’utilisation excessive

Limites pratiques

  • Effet temporaire : nécessité de remettre une goutte chaque jour
  • Efficacité variable : tous les patients ne répondent pas de la même manière
  • Moins efficace au-delà de 55-60 ans : pupilles déjà naturellement plus petites, presbytie plus marquée
  • Pas adaptée à la conduite nocturne : la pupille rétrécie peut gêner la vision en luminosité faible
  • Pas remboursée par la Sécurité sociale (médicament de confort)

Les autres collyres en développement

Brimochol PF (Visus Therapeutics)

  • Association aceclidine + brimonidine
  • Aceclidine : myotique plus sélectif que la pilocarpine — moins d’accommodation spasme et donc moins de maux de tête
  • Brimonidine : évite la rougeur oculaire et prolonge la durée d’action
  • En phase 3 aux États-Unis

Qlosi (Orasis Pharmaceuticals)

  • Pilocarpine 0,4 % à faible dose
  • Posologie : 1-2 fois par jour
  • Approuvée par la FDA en octobre 2023
  • Avantage : moins d’effets secondaires que le Vuity (concentration plus faible)

MicroLine (Eyenovia)

  • Pilocarpine en microspray
  • Système de délivrance innovant avec doses précises
  • En développement clinique

Profils de patients adaptés

Bonnes indications

  • Presbyte de 40-55 ans avec presbytie débutante à modérée (addition ≤ +2,00 D)
  • Patient souhaitant un appoint ponctuel (réunions, sorties, week-ends) sans lunettes de lecture
  • Activités en bonne luminosité (lecture extérieure, bureau bien éclairé)
  • Patient ne souhaitant pas de chirurgie
  • « Pont thérapeutique » avant une chirurgie réfractive ou cataracte plus tard

Contre-indications relatives

  • Patient > 60 ans avec presbytie marquée — efficacité limitée
  • Conducteur nocturne — vision diminuée en luminosité faible
  • Myopie forte ou antécédent de déchirure rétinienne — risque de décollement
  • Glaucome à angle étroit
  • Cataracte significative — la pupille rétrécie aggrave la baisse de luminosité

Place dans la stratégie thérapeutique de la presbytie

StratégieAvantagesInconvénients
Lunettes de lectureSimple, peu cher, efficaceEncombrant, contraintes esthétiques
Lunettes progressivesVision continue toutes distancesAdaptation, coût
Collyre pour presbytiePas de lunettes, ponctuelTemporaire, effets secondaires, pas en France
Monovision laserDéfinitif, simple optiqueAdaptation, perte vision binoculaire
PresbyLASIKSculpture cornéenne multifocaleCompromis halos/contraste
PreLex (implant)Définitif, qualité optique stableChirurgie intraoculaire, coût
Place des collyres parmi les stratégies de correction de la presbytie

Questions fréquentes

Conclusion

Les collyres pour la presbytie sont une innovation thérapeutique récente qui ouvre une nouvelle voie temporaire et réversible pour réduire la dépendance aux lunettes de lecture. Le Vuity® (pilocarpine 1,25 %) — autorisé par la FDA en 2021 mais pas encore en France — apporte un gain de 2-3 lignes en vision de près pendant 6-10 heures grâce à un myosis pharmacologique créant un effet pinhole. C’est une option ponctuelle intéressante pour les presbytes débutants à modérés (40-55 ans), souhaitant un appoint sans chirurgie. Les effets secondaires (maux de tête initiaux, vision moins lumineuse) et les limites (effet temporaire, efficacité variable, non remboursé) doivent être pesés. La place de ces collyres dans la stratégie globale de la presbytie reste à préciser — ils complètent mais ne remplacent pas les solutions définitives (chirurgie réfractive, PreLex). Au Centre Iris à Toulon, le Dr Hugo Bourdon évalue chaque profil et propose la solution la plus adaptée à votre mode de vie.

Sources

Article rédigé et relu par le Dr Hugo Bourdon, chirurgien ophtalmologue à la Clinique Saint-Michel ELSAN et au Centre Iris – Institut Toulonnais d’Ophtalmologie (281 rue Jean Jaurès, Toulon).